• La dame en noir (ma nouvelle)

    La dame en noir (ma nouvelle)

     

    texte : Florence Marquise - juin 2006

     

    Anton, photographe parisien, gare sa voiture dans le quartier de Montmartre. Il marche sans se presser, son appareil à la main. Il aime flâner ici car l'inspiration est souvent présente. Il travaille seul, n'a pas d'employeur, il est donc libre se prendre ce qu'il veut en photos. Ses clichés sont esthétiques et remarquables, tantôt en couleur, tantôt en noir et blanc. Il aime surtout photographier les femmes et les jeunes filles, en particulier celles qui sont belles et élégantes, vêtues avec goût. Anton est un homme esthète et un grand romantique.

    Montmartre est un florilège d'artistes talentueux, regorgeant de peintres, illustrateurs, caricaturistes illustres ou inconnus. On trouve également des musiciens, des mimes, des chanteurs qui tentent aussi de se faire remarquer dans le métro ou le RER. Anton les salue chaque fois qu'il passe devant eux...Un moment, il se promène dans la Butte sous un soleil automnal encore un peu chaud en cette fin septembre. Il croise diverses personnes : des mères de famille, des retraités, des étudiants, des gothiques, des motards, des touristes, entre autres...Paris est une palette de peuples et de cultures variés de jour comme de nuit. Anton photographie surtout des visages féminins, tantôt souriants ou tristes, tantôt sérieux ou pensifs. Il les choisi par hasard...brunes ou blondes, petites ou grandes, minces ou rondes, françaises, asiatiques, nordiques ou autres. Il les préfère féminines, pas avec une allure garçonne ou androgyne, ni avec les cheveux courts, pas non plus en pantalons car il n'aime pas ça.

     Anton quitte le parc et se rend dans le cimetière de Montmartre, marchant tranquillement car il a le temps. Il apprécie le calme des cimetières, leur sérénité et aussi leurs décorations. Des havres de paix et d'inspirations pour tout photographe. Tout en se baladant dans les allées, il jette un oeil furtif aux tombes et aux mausolées fleuris, aux statues d'anges, aux croix surplombant les stelles. Puis, il s'assied sur un banc et observe les passants distraitement.

    Soudain, son attention se porte sur une jeune femme toute de noir vêtue qui vient d'entrer dans le cimetière. C'est la seconde fois qu'il la voit ici et il l'a vite remarqué car elle est d'une grande beauté et très féminine. Ses longs cheveux ébène lui effleurent la taille, faisant ressortir la blancheur de sa peau. Elle porte une robe longue en velours noir à manches longues et amples en dentelle, tenant dans ses mains gantées de dentelle noire un petit sac assorti. Pour tout bijoux, elle arbore une croix gothique et un tour de cou. Elle se retourne, sentant le regard de l'homme posé sur elle, surprise. Elle est vraiment belle, merveilleuse, charmante. Anton est fasciné par sa beauté et son charisme. Son visage finement dessiné est pourvu de lèvres roses et d'un regard bleu de porcelaine. Elle est si photogénique qu'on la croirait sortie d'un tableau de peintre ou venant d'une autre époque. Elle échappe involontairement le mouchoir qu'elle tenait et ne s'en aperçoit pas. Anton si.

    L'inconnue quitte le cimetière d'un pas pressé. Il suit sa mince silhouette qui disparaît. Anton se précipite et ramasse le mouchoir, hume son parfum agréable. Il compte bien la revoir pour lui rapporter son bien et s'enquit donc de retrouver la mystérieuse jeune femme. Et puis, quelles photos il pourrait faire d'elle ! 

    Il la suit discrètement dans un autre quartier. Elle flâne dans une rue commerçante inondée de soleil, cherchant l'ombre des arbres. Elle se dit qu'elle aurait dû emmener son ombrelle. Elle craint le soleil, a la peau blanche et fragile. Anton voit ensuite la délicieuse dame entrer chez un fleuriste. Elle ressort avec un bouquet de roses blanches. Le photographe la voit se promener dans le parc de Belleville. Il ne peut détacher son regard de cette silhouette et de cette chevelure de jais qui attirent presque tous les regards sur elle, surtout masculins. Puis Anton la voit s'asseoir sur un banc, à l'ombre d'un chêne. Elle observe les passants tout en humant son bouquet odorant, le regard pensif. Elle semble perdue dans ses pensées...

    Sans hésiter, Anton se dirige vers l'inconnue et se présente poliment à elle. Il ne veut pas l'effrayer. Il lui fait un baise-main ce qui l'étonne car, de nos jours, c'est rarissime. Les bonnes manières d'antan se perdent, triste constatation. Anton tend le mouchoir à la jeune femme qui le reconnait et sourit. Elle le remercie. Il trouve sa voix douce et agréable. Après quoi, il propose de la raccompagner chez elle. Sa voiture est garée vers le parc (il l'a suivi avec tout-à-l'heure). Il la dépose en bas de son immeuble situé dans le quartier de Montmartre. Il propose de la revoir demain et lui donne rendez-vous devant le kiosque à musique.

     

    Le lendemain matin, il la retrouve dans le même parc, sous un soleil radieux. La jeune femme est encore élégante, vêtue d'une longue jupe noire en dentelle doublée et d'un bustier rouge. Sa chevelure, libre de tout ornement, flotte dans son dos au gré du vent. Anton lui dit bonjour, poli et souriant. Elle en fait autant. Ils font une longue balade dans le parc de Belleville, parlant de divers sujets et se découvrent des points communs, notamment la littérature, la poésie, la musique et le cinéma. Ils s'entendent bien.

    Plus tard, Anton demande à l'inconnue si elle accepterait de poser pour lui. Il lui parle de son métier et lui montre quelques-uns de ses clichés. Après réflexion et hésitation, elle accepte qu'il tire son portrait. Elle pose dans le parc, assise sur un banc. Elle sourit mais a toujours cette mélancolie dans le regard, discrète et timide. Anton apprend qu'elle se prénomme Enora (elle ne dévoilera pas son nom), prénom breton car elle est bretonne. Elle vit seule à Paris et noie sa solitude en se promenant dans les parcs. Elle a perdu ses parents voici un an, victimes d'un accident de la route. Ils lui manquent tellement, tout comme son époux qui a choisi de partir il y a trois ans car il déprimait...Enora survit malgré tout, sans eux, mais elle se sent si seule. La compagnie d'Anton lui fait grand bien et l'aide à oublier un peu. Elle est jeune encore, en bonne santé. Elle a toute la vie devant elle. Son emploi de secrétaire ne la passionne pas, l'ennuie. Après son travail, elle aime naviguer sur Internet et trouve des sites intéressants, celui lui change les idées et l'occupe bien.

    Enora demande à Anton de voir les photos qu'il a prit d'elle. Il la conduit en voiture jusqu'à son studio professionnel, dans le 20è arrondissement. Une fois arrivés, il la fait entrer dans le salon et elle s'assied sur un fauteuil. Puis il lui offre à boire, elle demande un jus de fruits. Anton vit dans un studio, une pièce est aménagée à la photographie et équipée d'un matériel spécial. Il a aménagé le studio et l'a décoré simplement. Enora regarde les affiches et les tableaux aux murs, les meubles modernes, les bibelots représentant des loups, des dragons et des licornes. Il adore les films de fantasy et de Tim Burton. Elle aussi. Anton s'installe devant son ordinateur, dans son bureau. Enora remarque les livres sur la bibliothèque, ainsi que les revues et les magazines. Il se demande qui elle est vraiment. Elle ne boit pas d'alcool, ne fume pas, ne fréquente pas les soirées gothiques, ni les bars, est calme et discrète. A-t-elle des défauts ? Surement, tout humain en a. Anton ignore encore tant de choses la concernant mais il aime ce mystère chez elle.

    Enora a une quarantaine d'années, elle en paraît moins. Point de rides sur son visage, ni de cheveux blancs. Le temps n'a pas d'emprise sur elle, ni les deuils qui marquent certaines personnes encore jeunes.

    Un moment, la jeune femme se lève et va vers Anton pour regarder ce qu'il fait. Il visionne les deux portraits numériques sur l'écran, les agrandi mais n'apporte aucunes retouches car il les juge satisfaisantes (pas comme certains portraits qu'il a été obligé de reprendre). Après quoi, il imprime les photos en couleur et les admire. Anton trouve Enora sublime et son visage accroche bien la lumière. Sérieux, il se tourne vers elle et demande si elle accepterait de poser pour lui pour une série de clichés dans différents endroits de Paris. Il ne lui impose rien, ne veut pas la brusquer car elle semble fragile...et si attachante aussi ! Après réflexion, Enora sourit et accepte de devenir son modèle, sa muse pour un temps. Content, il lui donne les portraits en remerciement.

     

    Le lendemain matin, la jeune femme retrouve Anton dans le parc de Belleville, vêtue d'une longue robe en dentelle et satin noire et rouge. Il ne l'importune pas, respectueux et poli. C'est ce qu'elle apprécie chez lui. En secret, il est éprit d'Enora mais n'ose lui révéler. Voudra-t-elle de lui ? 

    Anton a cinquante-huit ans, il n'est pas un adonis, certes, mais il a un certain charme, de la prestance et il présente bien. Divorcé depuis six ans, il cherche une nouvelle compagne. Son mariage fut un fiasco absolu car son ex-épouse le trompa au début de leur mariage, vite lasse de leur vie qu'elle trouvait monotone alors qu'elle ne manquait de rien. Anton n'était pas heureux avec elle...tandis qu'Enora l'était avec son époux. Le destin a mit en contact ce divorcé et cette jeune veuve. Tous les deux sont romantiques et rêveurs.

    Anton passe quelques temps à photographier Enora dans le parc de Belleville, dans le parc du Luxembourg, dans le Champs-de-Mars, à la Butte-Montmartre...Elle pose dans sa longue robe devant une statue, assise dans l'herbe ou sur un banc, entre autres...Enora est délicate, sensuelle et raffinée comme une rose, pas provocante ni vulgaire. Beaucoup de regards se posent sur elle, on se retourne pour l'admirer. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle est si jolie, merveilleuse, presque parfaite, bien que la perfection n'existe pas.

    Une fois les photos terminées, ils retournent dans la voiture d'Anton et se rendent à son studio. Il visionne la série de clichés sur son ordinateur, n'apporte aucunes retouches puis les imprime. Il garde les originaux sur une clé USB. Les photos sont superbes et esthétiques. Anton aimerait réunir les photos dans un recueil spécial.

    Après avoir ramené Enora chez elle, il se rend chez un ami directeur d'une maison d'édition. Il lui montre les photos, l'homme les trouve magnifiques. Il accepte de les publier dans un recueil qui paraît quelques jours plus tard dans plusieurs librairies et magasins français. On découvre le minois angélique d'Enora, et aussi sur Internet car Anton a crée une page Facebook et un site Web. Tout cela sans le consentement d'Enora. Désirant rester anonyme, elle n'apprécie pas ce soudain élan de popularité qui l'agace. Anton ne lui a même pas parlé du recueil de photos, ni d'Internet. Elle lui en veut, rancunière.

     

    Le soir-même de la sortie du recueil, Enora fait ses valises et appelle un taxi. C'est décidé, elle quitte Paris pour la Bretagne, sa région natale. Elle habitera dans le manoir qu'elle a hérité de ses parents, situé non loin de la forêt de Brocéliande. Elle laisse tout à Paris, ses meubles et son emploi. Le manoir est meublé, ses parents avaient pensé à tout. Elle retrouvera bien un emploi, confiante.

    Dans le train, elle repense à ce qui c'est passé ces derniers jours. Elle ne donnera pas sa nouvelle adresse à Anton. Elle l'aime bien, le trouve gentil, c'est tout. Elle n'éprouve rien d'autre pour lui. Les photos resteront un bon souvenir qu'elle gardera de lui, voilà tout...

     

    Lorsque Anton se rend à son immeuble quelques jours après, la gardienne lui annonce qu'Enora est partie. Surprit, il ne comprend pas sa décision soudaine. Anton erre dans les rues de Paris les semaines suivantes. Il doit se consoler d'avoir perdu sa muse qui aurait pu devenir sa compagne si elle l'avait voulu...seulement il ne la reverra jamais, c'est ainsi ! Chaque fois qu'il croise une jeune femme aux longs cheveux ébène, il croît que c'est Enora, mais aucune n'a son regard bleu clair, ni ses lèvres sensuelles, ni son sourire, encore moins sa silhouette et sa grâce. Elles paraissent si communes en comparaison. Comment retrouver une femme comme Enora ? Elle est unique. Anton se fait une raison : l'oublier est la meilleure solution. Son amour pour elle est impossible, c'est de sa faute après tout.

    Elle est si belle...SI BELLE !